Avec les Chinois, l’hégémonie de la République dominicaine pourrait se renforcer aux dépens d’Haïti

National –

Plus d’investissements chinois en République dominicaine impliquera l’augmentation de sa capacité de production et plus d’exportation. « La capacité de production installée en République dominicaine en vue de produire pour 20 millions de consommateurs sur l’île se précise », a écrit sur sa page Facebook, le mardi 4 juin 2018, Nesmy Manigat, ex-ministre de l’Éducation nationale, gestionnaire de PME et expert des relations haïtiano-dominicaines. « Face à la compétition chinoise qui menaçait, voire déplaçait certains de leurs produits d’exportation vers Haïti, il ne fait aucun doute que les milieux politiques et économiques dominicains sont soulagés à l’idée d’avoir des capitaux privés chinois en plus des prêts publics avec éventuellement des joint-venture sino-dominicains pour renforcer leurs exportations vers Haïti », a-t-il indiqué.  » Les importateurs de produits venant de la Chine pourront même économiser leurs billets d’avion car il est à prévoir des usines chinoises sur le sol voisin », a poursuivi Mesmy Manigat, qui estime que « le focus ne peut être uniquement la lutte contre la contrebande mais avant tout la mise en place d’un appareil productif compétitif ». « Je renouvelle mon plaidoyer pour faire de la frontière haïtienne une Zone économique spéciale » avec un cadre incitatif, administratif et de capitaux (financiers et humains) à mobiliser », a dit Nesmy Manigat.

« En fait, la République dominicaine caressait, depuis longtemps, le rêve de produire pour les 20 millions d’habitants de l’île entière. La Chine lui offrira tout simplement les moyens de concrétiser son rêve », a indiqué le docteur en économie Thomas Lalime et chroniqueur économique au journal Le Nouvelliste. « Le plus inquiétant dans leur plan, c’est que les produits dominicains destinés au marché haïtien ne respectent pas toujours les standards sanitaires de base. Cet aspect n’est pas non plus le point fort des Chinois, connus plutôt pour des produits contrefaits en Chine comme en Afrique », a estimé Thomas Lalime, croyant qu’il faut aussi un « focus » « sur la qualité des produits dominicains vers Haïti ».

Pour Thomas Lalime,  » l’île d’Haïti peut être très stratégique pour la Chine à plusieurs niveaux. D’abord, avec l’agrandissement du canal de Panama, le transport maritime de la région prendra de plus en plus d’ampleur. Cet aspect intéresse les Chinois au premier plan puisqu’ils sont considérés comme le centre de production du monde. Ils ont beaucoup de produits à transporter d’un continent à l’autre. Mais l’île d’Haïti constitue aussi une porte d’entrée idéale pour la Chine en Amérique du Nord, particulièrement aux USA ».  » Si la Chine peut délocaliser certaines industries sur l’île, elle pourra réduire les coûts de transport et les délais de livraison des commandes en Amérique. D’autant plus qu’avec le niveau de développement atteint aujourd’hui, les travailleurs chinois commencent à exiger un meilleur traitement de travail et refusent d’accepter les bas salaires. Les entrepreneurs chinois sont intéressés à délocaliser certains centres de production dans les pays moins développés avec des salaires plus bas », a indiqué Thomas Lalime.  » Ce sont autant d’enjeux que présente l’île d’Haïti pour la Chine. Si Haïti ne joue pas intelligemment sa carte, elle en sera la grande victime », a prévenu Thomas Lalime.

L’un des premiers impacts du rapprochement chinois en règle générale est l’augmentation des exportations chinoises vers ce pays. La République dominicaine ne sera pas exempte de cette règle. Le cas de figure à été observé au Costa Rica à partir de 2006 et dans d’autres pays qui ont fait le virage vers la Chine par la suite. Le poids des importations chinoises dans la balance commerciale dominicaine sera beaucoup plus important. La RD devra connaître une balance commerciale plus déficitaire. Ce déficit tourne aujourdhui déjà autour de 9 milliards de dollars. Cependant, la Republique voisine pourra s’attendre à des arrivées de touristes chinois plus élevées et des investissments chinois plus importants si les Chinois tiennent leurs promesses, a expliqué l’économiste Etzer Emile. La République dominicaine, 2e partenaire commercial d’Haïti, va très problablement se renforcer pour substituer en partie certaines importations directes de la Chine, a indiqué Etzer Emile.

Peterson Benjamin Noël,ambassadeur d’Haïti à la Caricom, a estimé que « les Chinois n’ont nullement l’intention de délocaliser la production des biens et services dans la Caraïbe surtout sur l’île qui représente 20 millions d’habitants, un peu moins de population active. Les investissements chinois dans la région sont tournés surtout vers les grands travaux d’infrastructures, notamment les autoroutes (Jamaïque), énergie, etc. L’idée, a poursuivi l’ambassadeur Peterson Noël, c’est de reduire l’hégémonie américaine dans la région ». « Le système démocratique contrôlé par le parlement existant à Taïwan et aux USA ne permet pas à ces pays d’utiliser la planche à billets pour mener la politique internationale. La Chine a inventé un système contrôlé par des banques commerciales d’Etat qui financent à coups de millions les investissements chinois à l’étranger sans se préoccuper de l’opinion publique ou du contrôle parlementaire. Avant tout, les banques sont à la recherche de profits. Mais dans le contexte de Pékin, c’est à la fois les profits mais aussi l’hégémonie ou la réduction des influences américaines dans le monde, a expliqué Peterson Benjamin Noël. « La réflexion de Nesmy peut paraître juste si on considère la République dominicaine comme un espace pour produire des biens et services pour exportation sans droit de douane vers les États-Unis dans le cadre de l’accord de libre échange USA-Amérique centrale. Surtout dans un contexte où Donald Trump commence à changer les donnés de la politique commerciale des USA vis-à-vis de la Chine. Le cas de l’acier par exemple, les Chinois comptent investir 500 millions dans la sidérurgie dominicaine comme pour éviter les nouveaux tarifs américains sur l’acier imposé aux pays de l’Europe, du Nafta et à la Chine, a fait remarquer Peterson Benjamin Noël.

« Plus que jamais, la politique commerciale et industrielle d’Haïti doit se préciser. La nécessité de renverser la politique de désindustrialisation outrancière n’est plus à démontrer. Le corollaire commercial de la Caravane du changement est d’asseoir un consensus national pour produire plus, consommer davantage de produits nationaux, et exporter. D’ailleurs, le président avait bel et bien annoncé une nouvelle politique commerciale et industrielle pour Haïti dans son adresse à l’ouverture de l’année parlementaire, le 8 janvier dernier », a indiqué Pierre Antoine Louis, conseiller spécial du président Jovenel Moïse.  » Il s’agit, a-t-il poursuivi, d’une politique intégrée caractérisée par le dialogue avec le secteur privé, les réformes du cadre des affaires, la construction de mini-parcs industriels, le contrat plan du gouvernement avec l’Université d’État d’Haïti et une nouvelle dynamique de classes préparatoires post-secondaires pour préparer les jeunes dans diverses disciplines, ainsi que la construction d’infrastructures énergétiques, touristiques, d’assainissement, d’eau potable et sanitaire ».

 » Nous n’avons pas d’autre choix pour apporter une réponse structurante et structurelle aux justes revendications du peuple, surtout les jeunes, nonobstant ce que font ou ne font pas nos voisins et autres partenaires économiques », a indiqué Pierre Antoine Louis. « Le président a bien compris les enjeux, défis er perspectives. Haïti ne peut plus demeurer un consommateur de produits étrangers au grand dam d’une politique d’emplois et de croissance soutenue. Cela prendra du temps. Cependant, pour obtenir des résultats durables, à moyen terme, il faut agir vite et bien », a indiqué le conseiller spécial du president Jovenel Moïse. Interrogé sur le fait que des investissements privés chinois en République dominicaine favorisent l’augmentation de la capacité de production de ce pays voisin en position de force dans les échanges commerciaux avec Haïti, Pierre Antoine Louis a indiqué que cela constitue une « raison de plus d’enclencher la nouvelle dynamique » économique en Haïti.  » Là aussi, il faut des réflexions profondes, mais surtout des actions concrètes, structurantes pour éviter, une fois de plus, de rater le train ». a-t-il dit.

 » Il ne doit y avoir aucun tabou. Il y va de l’avenir économique, politique et social de notre pays. Le chef de l’État en est conscient. Cest pourquoi il prend des décisions difficiles que certains observateurs considèrent même douloureuses, à court terme. Il n’existe pas de potion magique », a souligné Pierre Antoine Louis. La République dominicaine, en rompant ses relations diplomatique avec Taïwan, entend profiter de son alignement sur Pékin, principal créancier des Etats-Unis et puissance économique soucieuse d’étendre ses tentacules, de trouver des marchés pour ses investisseurs, d’être plus stratégique dans la diversification de ses investissements pour maintenir sa croissance. En cela, Santo Domingo, moins pressuré par Washington, paraît plus stratégique que Port-au-Prince. Plus qu’un renforcement des relations avec Taïwan à la clé 150 millions de dollars, des sources concordantes évoquent la colère de Pékin, quasiment « dupé » par des responsables politiques haïtiens. « Le vice-président du Parti communiste chinois était venu en Haïti avant la prestation de serment du président Jovenel Moïse pour explorer des champs plus ambitieux d’une coopération à établir entre Port-au-Prince et Pékin. Des mémorandums d’entente ont été signés avec des responsables haïtiens pour la réalisation de projets dans les BTP et l’énergie. Tout a été rompu. Sans élégance », a expliqué une source craignant que même les touristes chinois qui arriveront en République dominicaine ne soient interdits d’entrée en Haïti. « La diplomatie des petits intérêts personnels a été et est encore préjudiciable à Haïti », a déploré cette source.

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